Picasso à Royan

Le célèbre peintre espagnol, qui redoutait l’imminence de bombardement sur la capitale française, avait trouvé refuge dans la station balnéaire de Royan en septembre 1939. Il y est resté un an. Non sans y réaliser quelques œuvres majeures, dont certaines sont aujourd’hui exposées à Paris et New York. Une partie de l’exposition permanente du Musée de Royan* est d’ailleurs consacrée au séjour de Picasso à Royan entre 1939 et 1940.
*Le Musée de Royan est actuellement fermé pour travaux

Il y a 80 ans, Picasso quittait Royan

Le 25 août 1940, Picasso démonte ses chevalets et vide l’atelier qu’il habite sur le front de mer, direction Paris et retour aux «greniers des Augustins» (quartier de la Monnaie, 6ème arrondissement), là d’où il était parti douze mois plus tôt.

Picasso et Maya dans l’Hispano-Suiza, le 25 Août 1940

Picasso et Maya dans l’Hispano-Suiza, le 25 Août 1940, jour où Picasso quitte Royan et retourne à Paris (Photo M. Raphanaud – Collection particulière ©Comediart Association)

Le départ assez précipité de l’artiste est à remettre dans le contexte très chaotique de l’époque. La deuxième Guerre Mondiale a éclaté depuis un an (septembre 1939) mais, entre-temps, la France est tombée sous la domination des nazis après l’armistice du 22 juin 1940. Dès le lendemain, Picasso voit défiler sous ses fenêtres les soldats de la 44ème division de la Wehrmacht, fraîchement entrée dans Royan. L’occupant établit son administration dans la commune et, là comme ailleurs, annonce vouloir durcir les lois xénophobes contre les étrangers dits « indésirables ». Le peintre andalou, qui a ouvertement soutenu le camp républicain contre Franco et ses alliés allemands lors de la récente guerre d’Espagne – et dénoncé dans son œuvre la plus célèbre barbarie perpétrée à Guernica (1937) – ne se sent plus vraiment en sécurité en Charente-Maritime.

Installé en France depuis 1904, c’est pourtant là qu’il avait trouvé refuge à la fin de l’été 1939, espérant fuir des bombardements qu’il sentait imminents à Paris. Lorsqu’il arrive sur la Côte de Beauté le 2 septembre, veille de la déclaration de guerre, il est loin d’imaginer à quel destin tragique sa ville d’accueil est alors vouée (Royan sera détruite par les bombes en 1945).

Cet exil charentais n’est pas dû au hasard : Picasso rejoint sur place son ex-compagne Marie-Thérèse Waltier et leur fille Maya, âgée de 5 ans, installées dans la station depuis juillet 1939 afin d’y passer leurs « vacances ». Le fondateur du géométrisme cubiste, à l’aise avec les relations triangulaires, ne débarque pas seul : il est accompagné de sa maîtresse Dora Maar, une photographe qu’il a rencontrée sur un plateau de cinéma en 1935.

Plus de 700 œuvres réalisées

À Royan, Picasso dispose de deux lieux de vie et d’un local « professionnel ». Chaque soir, il loge au premier étage de la Villa Gerbier de Jonc avec sa famille. L’édifice, aujourd’hui disparu, se situait à l’angle des boulevards Albert Ier et Franck-Lamy, non loin d’anciens abattoirs (quartier saint-Pierre). C’est dans cette bâtisse qu’il a installé son premier espace de travail. En journée, il loue à quelques mètres de là une chambre à l’Hôtel du Tigre (l’emplacement, qui existe toujours au 14 boulevard-Clémenceau, est devenu une résidence aménagée dans un immeuble totalement refait).

Villa Gerbier de Jonc à Royan, 1940

Villa Gerbier de Jonc. Le premier atelier de Picasso était situé au rez-de-chaussée, fenêtre à droite (Photo M. Raphanaud – Collection particulière ©Comediart Association)

Dès l’hiver 1940, il prend à bail un nouvel atelier au troisième étage de la Villa Les Voiliers (démolie en 1945), annexe d’un ancien hôtel de luxe. Le lieu offre, pour toile de fond, une vue imprenable sur le port et s’ouvre, au premier plan, sur le Café des Bains que l’artiste immortalise, cinq avant sa destruction, dans un tableau resté fameux (le restaurant La Siesta occupe aujourd’hui cette adresse, au 14 rue-Gambetta, face à la mer). L’œuvre, qui représente un des rares paysages exécutés par le peintre espagnol, est exposé au Musée Picasso à Paris. Elle aurait été achevée le 15 aout 1940. Le même soir, l’Histoire dit que la balle d’une arme à feu avait traversé l’appartement du deuxième étage des Voiliers, sous la chambre de Picasso (l’incident, qui braqua les projecteurs des autorités sur l’artiste, aurait accéléré sa décision de quitter la ville, neuf jours plus tard).

Immeuble “ Les Voiliers “ avenue Thiers à Royan, 1940

Immeuble “Les Voiliers“ avenue Thiers à Royan, situé à droite du Grand Hôtel. Picasso y installa son atelier au dernier étage, au-dessus des fenêtres voûtées entre janvier et août 1940.

Une autre toile, « Une femme nue se coiffant » (juin 1940) restitue le portrait décomposé d’une baigneuse anonyme ou de Dora Maar elle-même (la photographe a capté sur pellicule son amant posant au pied de cette création dans sa chambre des Voiliers) : elle est aujourd’hui visible au Museum d’Art Moderne de New York.

De son séjour d’un an à royan, entrecoupé de quelques allers-retours à Paris au printemps 1940, Picasso a laissé huit cahiers de dessins, dont le plus beau, édité de son vivant en 1948*, réunit folios, monochromes et études réalisées entre mai et août 1940. (*Le célèbre « Carnet de Royan »)

Au total, sur l’ensemble de la période septembre 1939 – août 1940, plus de 700 créations ont été répertoriées. Certains de ces croquis, aquarelles, gouaches et autres lavis fixent sur le papier des instantanés saisis entre l’Hôtel du Tigre et la villa Gerbier de Jonc, à l’image de ces crânes de moutons écorchés et de ces chevaux réquisitionnés par l’armée allemande et conduits l’abattoir tout proche. Il a aussi mis en scène un éboueur vidant les ordures urbaines dans une charrette (8 janvier 1940) et composé de très nombreuses figures féminines, dont celle de sa fille Maya.

“Picasso, Un Réfugié à Royan” ouvrage de Gérard Dufaud Pour en apprendre d’avantage sur le séjour de Picasso à Royan, découvrez l’ouvrage “Picasso, Un Réfugié à Royan” de Gérard Dufaud, édité par Comediart, avec le soutien de Maya Picasso, fille du peintre, qui entraîne le lecteur dans cette période méconnue de la vie de l’artiste. En vente en librairies et au Musée de Royan.