Carrelets à Royan : le rêve du pêcheur

Au soleil couchant, leur silhouette vaguement biscornue se détache sur l’horizon de la mer : deux, trois, quatre rangées de pilotis surmontés d’une passerelle qui rejoint, au-dessus des ondes, une petite bâtisse prolongée d’un filet quadrangulaire tendu dans le vide. Ces carrelets, qui tirent leur nom de ces nappes tressées de nylon qu’on immerge à l’aide d’un treuil pour draguer la crevette ou le mulet à quelques dizaines de mètres de la côte, là où les eaux sont les plus basses, constituent un élément typique de la carte postale charentaise. La Charente-Maritime en compte près de 400 disséminés, parfois à flanc de falaises, sur l’étendue de son littoral. Dans le périmètre du Pays de Royan, ils sont visibles, par grappes ou isolés sur la rive, à Meschers-sur-Gironde (sur le port, depuis la plage des Vergnes, au nord et au sud de la conche des Cadets, le long de la Corniche), à Saint-Georges-de-Didonne (pointe de Suzac), à Vaux-sur-Mer (conche de Gilet, falaise ouest de Pontaillac), et à Saint-Palais-sur-Mer (le long des corniches de Terre-Nègre et des Perrières, au Pont du Diable face au phare de Cordouan, à la conche du Concié, au puits de l’Auture). A Royan même, on en trouve à la pointe du Chay, sur les rochers du Pigeonnier ou de Pontaillac.

carrelets talmont sur gironde

Saint-Palais-sur-Mer, ville pionnière ?

S’il désigne indifféremment les « pontons », leurs cabanes et les filets qui vont et viennent dans un bruit sec de poulies et de manivelle, le carrelet fait aussi référence à une méthode de pêche vieille de plusieurs siècles. Simple, longtemps libre, moins dangereuse que la pêche en haute mer, elle se résumait, de surcroît, à l’emploi d’un matériel rudimentaire, accessible à tout le monde : un carré de filet maintenu par deux arceaux (le carrelet proprement-dit), le tout complété d’une corde et d’une perche en bois en guise de support. Si bien qu’elle fut, à d’autres époques, un moyen de subsistance pour les plus démunis, comme l’illustre le peintre Pierre Puvis de Chavannes dans son célèbre tableau « Le pauvre Pêcheur » (1881). En Saintonge, une pratique habile du carrelet est attestée dès 1769 par les écrits du physicien et botaniste français Henri Louis Duhamel du Monceau. Depuis la chambre de son hôtel à Saint-Palais-sur-Mer, « les pêcheurs de ce petit lieu » (surtout des femmes, si l’on en croit le dessin annexée à l’ouvrage) faire provision de « crevettes dans des chaudrettes (sortes de balances) » mises à la mer depuis « un échafaudage monté sur des rochers ».

Au tournant du XXème siècle, la mode du tourisme balnéaire, encore naissante, redonne une seconde vie au carrelet et en modifie les codes : un public plus riche assimile le genre à une activité de loisir et son exercice tend à se sédentariser en des postes fixes, dont l’installation est financée par des notables qui en conservent la propriété pour leurs vacances en Charente-Maritime. A Royan, vers 1900, les premiers pontons non abrités apparaissent sur les rives de Pontaillac et servent de toile de fond aux cartes postales éditées sur place. D’autres photographies, prises à la même période, montrent qu’au cœur de la station, des mâts provisoires s’alignaient, chaque printemps, sur le quai de Foncillon (aujourd’hui façade de Foncillon devant le palais des Congrès). Vingt ans plus tard, des ouvrages en bois, toujours à ciel ouvert, affleurent sur le rebord des conches (Pontaillac et Pigeonnier).

carrelets royan atlantique

Une mode dans les années 50

Dans les décennies qui suivent, des carrelets plus élaborés, flanqués de cabanons temporaires, proches des structures que l’on rencontre aujourd’hui, commencent à s’installer dans le panorama de la Côte de Beauté. Là où la marée montante aborde les corniches rocheuses et les « trous » des hautes falaises de calcaire, à Meschers-sur-Gironde notamment. Ce contact direct avec l’océan permet de raccourcir la longueur des « estacades » qui mènent, depuis la côte, aux « abris en bois » d’où les pêcheurs appareillent leur filet.

Le phénomène prend une toute autre ampleur après la deuxième guerre mondiale, surtout dans les années 1950, où les emplacements et les projets d’auto-constructions se multiplient, autour de Royan. La plupart des installations pérennes, inscrites dans le paysage actuel, remonte à cette époque où les congés payés s’allongent (3ème semaine), le niveau de vie augmente et les vacances en bord de mer se démocratisent. Les carrelets, montés sur des troncs d’acacia ou des poteaux récupérés auprès d’EDF, deviennent des petites résidences secondaires où la pêche se pratique « pour le plaisir » et « dans une lutte menée contre le hasard » écrivait, dès 1907, le journaliste niortais Henri Clouzot dans son livre « Les plages d’or, Royan et ses conches ».

Beaucoup de ces « pontons » n’ont pas résisté à la tempête de 1999 et ont dû être reconstruits.